À perdre la raison


Nous avons vu dernièrement le film de Joachim LafosseÀ perdre la raison. Dans cette œuvre de fiction librement adaptée de l’affaire Lhermitte, le réalisateur de Nue propriété ou d’Élève libre examine à nouveau les relations dysfonctionnelles dans un cadre intime.

J’ai beaucoup apprécié la prestation des trois acteurs principaux, Niels Arestrup, Emilie Dequenne, qui a d’ailleurs remporté le prix d’interprétation féminine de la catégorie « Un certain regard » du festival de Cannes, et Tahar Rahim. Ils confèrent épaisseur et nuances aux personnages : impossible en effet pour moi tant de désigner l’un d’eux comme seul responsable du drame que de blanchir la mère dépressive, le père indolent ou le médecin/père adoptif manipulateur.  

J’ai aussi trouvé le jeu d’acteur assez éblouissant. Niels Arestrup, particulièrement, pose une figure du père sombrement charismatique. Tahar Rahim rayonne l’immaturité, aussi étrange qu’une telle idée puisse paraître, et j’ai été complètement happé par l’effondrement progressif de Muriel. Leur présence à l’écran est indéniable. Cependant, je ne considère pas ces portraits comme nuancés. Le père est présenté comme incompétent, égoïste et immature. À aucun moment, on ne le voit soutenir sa femme dans les difficultés qu’elle traverse. Le médecin, quant à lui, ne pense qu’au confort de son fils chéri quand il ne se livre pas à la manipulation émotionnelle la plus grossière et brutale dès que Mounir montre le moindre signe d’indépendance ou que Muriel fait mine de ce rebeller. S’il est impossible de retirer à cette dernière la responsabilité de son acte – voilà pourquoi je parlais de portrait nuancé –, on assiste le cœur serré à l’enfermement social et émotionnel de cette femme et sa tentative d’en finir m’est presque apparue comme une fatalité. Le film ne m’est donc pas apparu ici comme très équilibré ou impartial. De plus, j’ai un peu de mal à trouver les personnages crédibles émotionnellement, non pas qu’ils soient joués de manière caricaturale, cela me semble plus être un problème d’écriture car ils me sont plutôt apparus comme des archétypes, des entités symboliques : le Père, le Fils, la Femme.  

Je suis assez d’accord avec ta description des interprétations mais je n’ai pas trouvé que ces personnages incarnaient des archétypes, comme le sont par exemples les figures du film Incendies de Denis Villeneuve. Au contraire, j’ai plutôt eu l’impression de voir des parcours chaotiques et particuliers. Quant aux nuances, même si la perversion émane avec force du personnage de Pinget tout au long du film, par exemple, je n’ai pu m’empêcher de me dire au sujet de certaines de ses répliques ou réactions qu’elles auraient pu provenir d’une personne bien intentionnée ou même de moi ! De même, j’ai souvent eu l’impression que Muriel, brimée, « emmurée », mais aussi soutenue par un psychologue et indépendante financièrement, aurait pu mettre un terme à cet engrenage fatal.

Je n’ai pas trouvé pareille subtilité dans le déroulement du film : la progression des événements, mis à part les deux scènes qui encadrent le film, m’a paru assez linéaire et uniforme et l’atmosphère dépeinte à gros traits. Mais il faut souligner l’admirable pudeur dans la mise en scène de la mort des enfants – tant au début qu’à la fin. La finesse remarquable du traitement des images soutient pleinement les deux passages les plus émouvants (à mon avis) du long métrage. 

Effectivement, je trouve le tableau qui est brossé un peu grossier. Je m’attendais à une perversion progressive et presque indécelable des relations de cette famille mais le malaise m’a frappé dès les premiers plans : le couple est toujours sous le regard presque voyeur du médecin. Peut-être est-ce voulu, peut-être les signaux d’alarme étaient-ils présents dès le début et que Pinget et Mounir ne voulaient pas les voir ou – dans le cas de Muriel – ne pouvait pas les voir avant qu’il ne soit trop tard.

Par ailleurs, j’ai été frappé par la manière dont l’intimité de Muriel est lentement rongée. Les limites personnelles tombent les unes après les autres : la dépendance financière, l’autorité que Pinget a sur elle en tant que médecin, l’ingérence dans ses rapports avec la psychiatre qui l’empêche de lui parler librement et la force à mettre un terme à sa thérapie, le fait de faire le ménage pour toute la maison alors qu’elle travaille, la dépendance envers Pinget pour ses antidépresseurs et son congé de maladie. Au fur et à mesure du film, on réalise les effets toxiques de l’absence de frontières claires entre les personnages qui permet entre autres aux personnages masculins d’esquiver certaines responsabilités. Comme le déclare Joachim Lafosse : « J’ai systématisé l’usage des amorces pour marquer qu’il n’y a pas de vie privée, pas d’intimité. Que les personnages se sentent toujours regardés. »1. A la fin du film, Muriel ne peut plus prendre la distance nécessaire pour avoir un regard critique sur sa situation et se retrouve de fait prisonnière de sa famille.

La fin du film souligne, selon moi, le fait que ce film n’explique rien et ne prétend rien expliquer, contrairement à certaines déclarations de J. Lafosse : si le spectateur comprend tout à fait la longue descente aux enfers de Muriel, son geste meurtrier, survenant après des manifestations de tendresse récurrentes dans le film, reste incompréhensible. – Je reviens sur la question des frontières floues : peut-être considère-t-elle ses enfants comme une partie indissociable d’elle-même – Le rapport clairement entretenu par ce film à des événements traumatisants et récents ne m’a pas paru gênant : il ne s’agissait pas de rectifier la vérité juridique mais d’apporter « un certain regard », artistique en l’occurrence. Le réalisateur m’a semblé atteindre l’objectif qu’il déclarait poursuivre : émouvoir et faire réfléchir. L’émotion était bien présente et la réflexion également, à propos notamment, dans mon cas, de la maternité et des obligations qui pèsent encore aujourd’hui sur bon nombre de mères dans nos pays occidentaux.   

1. http://www.evene.fr/cinema/actualite/joachim-lafosse-au-dela-de-la-psychologie-familiale-989492.php

On en parle aussi ici :

http://yvesdepelsenaire.com/?p=185

http://focus.levif.be/loisirs/cinema/sorties-cine/a-perdre-la-raison/article-4000105716363.htm

http://www.lesoir.be/culture/cinema/2012-05-22/a-perdre-la-raison-laisse-cannes-sans-voix-917294.php

http://www.youtube.com/watch?v=Up-8avQHGaM

http://www.evene.fr/cinema/actualite/joachim-lafosse-au-dela-de-la-psychologie-familiale-989492.php  

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2 Comments to “À perdre la raison”

  1. Interessant retour sur le film, pour ma part, je ne le trouve pas grossier mais Lafosse a tendance à avoir les yeux plus gros que le ventre et vouloir aborder toute la psychanalyse en 1h50 (c’est une constante dans ses films) mais sinon ça reste à un haut niveau d’intensité et d’émotion. Voici ma critique si tu veux comparer : http://imagemouvement.wordpress.com/2012/08/24/a-perdre-la-raison/

  2. Quant au geste meurtrier incompréhensible, je crois que c’est parce qu’elle est dans un tel état de souffrance et d’épuisement extrême qu’elle sent qu’elle doit faire un truc au moins aussi terrible que cette souffrance elle même pour que ça s’arrête, elle a basculé dans une forme de folie. Emilie Dequenne a dit qu’elle avait abordé le rôle de Murielle comme étant une femme malade.

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