Vingt-trois prostituées

Bonnes résolutions obligent, Foxtrot et moi avons décidé de nous lancer dans un “défi lecture” : chaque mois, l’un de nous deux sélectionne une lecture pour que nous en discutions ensuite sur le blog.

J’ai donc choisi pour ce mois de janvier la BD Vingt-trois prostituées du Canadien Chester Brown, publiée aux éditions Cornelius.

“Au terme de sa rupture avec Sook Yin Lee, Chester Brown décide qu’il ne veut plus de petite amie. Trois ans d’abstinence plus tard, il décide de sauter le pas et de fréquenter les prostituées. Cet album évoque chacune des vingt-quatre filles avec lesquelles l’auteur a eu des relations sexuelles tarifées entre 1999 et 2010.” (www.cornelius.fr, parenthèse dans la parenthèse : le site de cette maison d’édition est très rigolo!)

Après avoir lu l’avis de Chronicart sur cette BD et m’être senti a priori en désaccord avec leur prise de position conservatrice, j’ai décidé de proposer cette lecture à Tango qui joue souvent le rôle de contrepoids à mon libéralisme débridé. Chester Brown nous offre ici un portrait assez honnête et frontal de ses relations tarifées. On peut y découvrir aussi une (sa?) personnalité assez désaffectée: lorsque sa petite amie lui annonce qu’elle est amoureuse d’un autre et qu’elle souhaiterait une cohabitation à trois, sa réaction est pour le moins flegmatique et donne le ton pour le reste du récit.

J’ai été assez impressionnée par cette bande dessinée : le dessin en noir et blanc sert la plupart du temps un humour pince-sans-rire dont je raffole. Malgré mes craintes, je n’y ai vu aucun misérabilisme, ce qui n’a pas empêché certaines cases de me donner froid dans le dos. La succession des épisodes, scandée par le prénom des 23 (en réalité 24)* prostituées que Chester rencontre, est menée de façon alerte. De temps à autre, le personnage principal débat avec ses amis, hommes et femmes, de son choix d’une sexualité libérée des notions d’amour romantique et d’engagement. Des appendices  et notes complètent l’ouvrage : celles-ci laissent par exemple aux amis de Chester – dont l’auteur de bandes dessinées Seth – la possibilité de nuancer leurs propos rapportés dans la BD ou à Chester l’occasion de développer son avis sur la légalisation de la prostitution ou de s’opposer aux critiques généralement formulées au sujet de la prostitution. Les prostituées sont souvent décrites de manière plutôt positive : elles discutent avec Chester de son travail de dessinateur ou des avantages et inconvénients de leur activité.

 

L’aspect positif, c’est que Chester semble être bien détaché de l’opprobre pesant sur la prostitution, le négatif, c’est qu’il semble parfois laisser libre cours à un point de vue libertarien qui semble trop souvent faire l’impasse sur une réflexion sociologique que je trouve nécessaire (et parfois ignorer le privilège de sa situation.) J’apprécie aussi beaucoup de voir représenter une vie sentimentale et sexuelle différente du schéma “traditionnel” hétéro, monogame et sentimental**. Il s’étend d’ailleurs sur la pression à être en couple, cette opinion, largement répandue et plutôt nocive, que notre vie n’est pas complète si on est célibataire. Cela n’empêche que je le trouve parfois un peu myope : ses arguments, forts empreints de libertarianisme, sont un peu réducteurs. Il pose le problème du choix comme allant de soi, un peu comme Sarkozy lorsqu’il disait “ceux qui veulent travailler plus devraient avoir le droit de faire ce choix”, sans se poser la question du contexte dans lequel se font ces choix (concurrence entre salariés ou différences au niveau des ressources financières et de la précarité.) Même si je partage son avis sur la nécessité de la dépénalisation/légalisation – ce n’est pas la même chose ! et de lever la stigmatisation de la prostitution, cela ne constitue pour moi qu’une étape dans un travail plus large de libération de la sexualité (culture du consentement, respect des différences, meilleure information,…) et d’éradication des inégalités et du sexisme (j’avoue ne pas avoir tout compris).

Pour ma part, je dirais que Chester a les défauts de ses qualités : son point de vue impassible, distancié mais courtois (du moins généralement) fait tout l’intérêt de cette BD, on n’est pas dans un documentaire glauque et racoleur.

Mais ce même point de vue d’individu franchement excentrique limite précisément la pertinence de l’argumentation qu’il construit lors de ses conversations avec ses amis ou dans les notes : la sexualité tarifée semble lui convenir à lui (et apparemment aux prostituées qu’il fréquente)… mais il est indéniablement un individu tout à fait à part. De plus, alors qu’il rationalise tous les aspects de sa sexualité, sa démonstration n’est pas parfaite. Cet individu très singulier et qui semble tenir à être considéré comme tel prend à première vue le parti pris de respecter également l’individualité des prostituées qu’il rencontre (leur anonymat est protégé – je suis un peu réticent par rapport au fait qu’il cache leurs visages, cela a un côté déshumanisant –, un chapitre leur est chaque fois consacré, ce même chapitre porte comme titre le pseudonyme attribué à chacune d’entre elles, Chester se montre plutôt gentil avec elles, etc.). Cependant, on peut souvent lire en filigrane une réduction de ces femmes à des objets. Je n’ai pu m’empêcher d’y voir poindre par moments une conception des femmes comme éléments interchangeables et une logique capitaliste, presque mercantile.

Je trouve cette illusion que tous sont parfaitement égaux et cet idéal de transparence dangereux (on peut lire à ce sujet La privation de l’intime de Michaël Foessel, qui, outre la désormais bien connue confusion entre sphères publique et privée, pointe les dangers de la superposition du privé et de l’intime).

Les arguments du consentement mutuel et de la liberté à disposer de son corps fonctionnent souvent dans ce livre… jusqu’à Larissa, qui doit rendre des comptes à son “chauffeur” et qui disparaît assez vite pour que Chester lui-même espère que rien ne lui soit arrivé. Et je trouve que la seule limite que s’impose le personnage – la prostituée doit avoir plus de 18 ans – fait un peu office d’épouvantail : Chester semble beaucoup s’en inquiéter intérieurement… pendant au moins deux minutes, juste avant de céder bien qu’il n’est pas sûr que la femme soit majeure. Je regrette un peu que Chester Brown – qu’on ne peut soupçonner de ne pas apprécier la théorisation et l’argumentation ! – n’ait pas davantage développé la question du consentement. 

De plus, Chester ne peut maintenir jusqu’au bout sa logique d’une sexualité tarifée parfaitement satisfaisante.

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup apprécié cette BD qui se distingue par une grande honnêteté : le dessin est efficace et correspond bien à la personnalité du personnage principal. Son point de vue original permet de présenter la prostitution sous un nouveau jour et donne plusieurs arguments à la légalisation de cette pratique. Sa thèse est néanmoins souvent univoque, ce qui me gêne mais a le mérite de nourrir le débat***.

Prochaine lecture au programme : Blast de Manu Larcenet !

* Pourquoi 23 et non24? Notre hypothèse (mais bon, elle est assez sentimentale, probablement trop pour cet ouvrage!) est que Denise, la prostituée que Chester finit par fréquenter de manière exclusive et régulière, ne figure pas parmi les 24, comme le laissent entendre le dernier chapitre, “Retour à la monogamie”, et le début des appendices.

** Alors qu’il n’y a pas plus sentimental que toi! Justement, c’est ma préférence personnelle mais ce n’est pas pour ça que d’autres choix ne sont pas légitimes.

*** Un peu difficile de résumer nos positions respectives ici, d’autant que c’est un thème sur lequel nous n’avons pas encore tranché. En résumé, Tango fait taire ses réticences d’ordre moral, ou les réserve à sa sphère privée, pour préférer politiquement la légalisation de la prostitution (avant tout afin de protéger les prostituées), assortie de l’obligation de payer des impôts (ce que n’approuve pas Chester Brown!) et d’un plan de suivi/formation/réorientation (mon côté despote éclairée conjugué à celui de dame de bienfaisance catholique, j’imagine). Quant à moi, la dépénalisation me semble une question de principe (le droit des individus de disposer de leur corps comme il l’entende) mais en restant conscient que le libéralisme est souvent séduisant dans le cadre d’une société idéale (pas/peu d’inégalités, personnes informées,…), son application aveugle dans la réalité ne fait souvent que reproduire et renforcer les injustices. Il me semble quand même que la légalisation peut être un outil efficace dans la lutte contre l’exploitation et la précarité (parfois exacerbée par les services de police) des travailleurs du sexe et constitue un point important dans le combat féministe (la stigmatisation de la putain constitue une arme dans la répression de la sexualité des femmes.)

Pour prolonger la lecture :

Du 9, une autre bande dessinée

Chronicart

Une heure de peine

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3 Comments to “Vingt-trois prostituées”

  1. De grandes questions, tout ça… Ce que je retiens de votre chronique, c’est qu’une bande-dessinée peut servir à faire avancer (ou provoquer) un débat complexe.

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