Missie : malaise au National

Grand moment de perplexité hier soir au National devant la pièce Missie et la réaction du public. Cette pièce, créée en 2007 et qui avait alors récolté les louanges de la critique (voir le site du National), nous a laissé un sale goût en bouche.

David Van Reybrouck a basé cette pièce sur plusieurs entretiens avec des missionaires au Congo. Elle met en scène le personnage d’André Verveecke, Père Blanc depuis 1959, qui nous fait part des réflexions que lui inspirent son expérience sur place et ses retours épisodiques en Belgique.

Les vingt premières minutes de la pièce forcent l’adhésion du public au personnage d’André, qui, dans son pantalon trop court, apparait d’emblée sympathique avec son accent de Flandre occidentale, réprimandant gentiment ses compatriotes sur leurs travers habituels : brique dans le ventre, râleries sur la circulation… Il donne également une image moderne de la chrétienté : il distribue des préservatifs, critique le célibat des prêtres, casse du sucre sur le dos de Rome… Bref, le grand-oncle que j’aurais rêvé d’avoir!

On tique lorsqu’il critique Lumumba (“C’était un mauvais. Il a monté les Noirs contre les Blancs…”) et s’attend à une tout autre pièce, construite autour d’un personnage ambigu, dans laquelle on nous ferait découvrir la face sombre de ce vieux missionnaire : dévoué et drôle, certes, mais aussi paternaliste, raciste, réactionnaire… Rien de tel : le personnage restera sympathique jusqu’à la fin de la pièce, émouvant même, lorsqu’il évoque les atrocités auxquelles il a assisté et s’émeut de la mort de ses parents. Et c’est là que le propos de la pièce s’avère orienté, voire manipulateur, amenant le public, sous prétexte que le missionnaire a mené une réelle action humanitaire, à prendre pour argent comptant ses réflexions partenalistes et stéréotypées.

Le malaise s’installe définitivement quand il commence à enfiler les clichés sur les Africains et suscite, sans le moindre second degré, un rire de bon coeur dans la salle… Il alterne ensuite franche rigolade et descriptions de l’horreur des guerres congolaises et rwandaises, dans le but de tirer quelques larmes et placer le spectateur sur des montagnes russes émotionelles, en se payant au passage le luxe de considérer les journalistes et ONG humanitaires qui, parce qu’ils ne sont restés que quelques semaines, comme des “touristes qui pensent avoir compris”.

La souffrance des Congolais est instrumentalisée pour banaliser les problèmes “belges”tels que le stress, le divorce (toujours dans la nuance avec le poncif du mari qui refait sa vie avec une jeunette) et aboutir sur le thème éculé de la colère et de l’incompréhension face à Dieu. Ajoutons à ça une bonne dose d'”exotisation” et vous comprendrez notre choc quand la salle – comble – s’est levée pour faire pleuvoir les vivats sur le bon Père André…

2 Comments to “Missie : malaise au National”

  1. Il y a encore un gros tabou à propos de ça en Belgique, il me semble. Par exemple, jamais pendant la scolarité (en tous cas de mon/notre temps) on ne parle des atrocités qui ont eu lieu sous les ordres de Léopold II, alors qu’à l’étranger son image est plutôt liée à l’exploitation et aux tortures des Congolais. J’aurais comme vous été choquée de la réaction du public.

  2. Oui, pareil. On nous a parlé de Léopold II mais toujours comme un grand roi sans jamais insister sur le fait que le Congo était, réellement, sa propriété privée, si ce n’est pour nous dire qu’il avait fait don du Congo à la Belgique. Alors que dans les faits, il y a été contraint sous la pression de la communauté internationale. Aucune mention du travail forcé et des mutilations. Vive le révisionnisme par l’école!

    Foxtrot.

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