Archive for ‘Le théâtre’

October 6, 2013

Missie : malaise au National

Grand moment de perplexité hier soir au National devant la pièce Missie et la réaction du public. Cette pièce, créée en 2007 et qui avait alors récolté les louanges de la critique (voir le site du National), nous a laissé un sale goût en bouche.

David Van Reybrouck a basé cette pièce sur plusieurs entretiens avec des missionaires au Congo. Elle met en scène le personnage d’André Verveecke, Père Blanc depuis 1959, qui nous fait part des réflexions que lui inspirent son expérience sur place et ses retours épisodiques en Belgique.

Les vingt premières minutes de la pièce forcent l’adhésion du public au personnage d’André, qui, dans son pantalon trop court, apparait d’emblée sympathique avec son accent de Flandre occidentale, réprimandant gentiment ses compatriotes sur leurs travers habituels : brique dans le ventre, râleries sur la circulation… Il donne également une image moderne de la chrétienté : il distribue des préservatifs, critique le célibat des prêtres, casse du sucre sur le dos de Rome… Bref, le grand-oncle que j’aurais rêvé d’avoir!

On tique lorsqu’il critique Lumumba (“C’était un mauvais. Il a monté les Noirs contre les Blancs…”) et s’attend à une tout autre pièce, construite autour d’un personnage ambigu, dans laquelle on nous ferait découvrir la face sombre de ce vieux missionnaire : dévoué et drôle, certes, mais aussi paternaliste, raciste, réactionnaire… Rien de tel : le personnage restera sympathique jusqu’à la fin de la pièce, émouvant même, lorsqu’il évoque les atrocités auxquelles il a assisté et s’émeut de la mort de ses parents. Et c’est là que le propos de la pièce s’avère orienté, voire manipulateur, amenant le public, sous prétexte que le missionnaire a mené une réelle action humanitaire, à prendre pour argent comptant ses réflexions partenalistes et stéréotypées.

Le malaise s’installe définitivement quand il commence à enfiler les clichés sur les Africains et suscite, sans le moindre second degré, un rire de bon coeur dans la salle… Il alterne ensuite franche rigolade et descriptions de l’horreur des guerres congolaises et rwandaises, dans le but de tirer quelques larmes et placer le spectateur sur des montagnes russes émotionelles, en se payant au passage le luxe de considérer les journalistes et ONG humanitaires qui, parce qu’ils ne sont restés que quelques semaines, comme des “touristes qui pensent avoir compris”.

La souffrance des Congolais est instrumentalisée pour banaliser les problèmes “belges”tels que le stress, le divorce (toujours dans la nuance avec le poncif du mari qui refait sa vie avec une jeunette) et aboutir sur le thème éculé de la colère et de l’incompréhension face à Dieu. Ajoutons à ça une bonne dose d'”exotisation” et vous comprendrez notre choc quand la salle – comble – s’est levée pour faire pleuvoir les vivats sur le bon Père André…

Advertisements
April 27, 2013

Hors-champ au Théâtre National

Mardi, Tango et moi avons eu la chance d’assister à la répétition générale de Hors-Champs,  une chorégraphie de Michèle Noiret, réalisée en collaboration avec le cinéaste Patrick Jean et présentée au National. Pour une fois, donc, nous éviterons de publier notre billet après la dernière représentation!

Comme souvent au National, on est impressionné par les moyens déployés dans la mise en scène, mais cette fois-ci cela nous a semblé être véritablement au service de l’oeuvre. La scène est surplombée par un grand écran, de type cinéma, et la pièce commence par la projection d’un film, dans lequel on voit un homme et une femme dans leur salon. Un couple s’approche de leur porte d’entrée et sonne. Ils entrent et saluent leurs hôtes, arrivent dans le salon et écartent le rideau de la porte fenêtre. C’est à ce moment-là que l’on réalise que la scène est filmée en direct dans un décor de studio installé sur les planches du National et que l’on aperçoit les comédiens observant la salle par la fenêtre…

Les danseurs évolueront ensuite au milieu des décors en mouvement, suivis par un caméraman qui révèle et mime tout à la fois le hors-champ du spectacle. Quand les comédiens sont filmés dans leur chambre, l’écran nous montre ainsi une scène d’intérieur intimiste alors que nous pouvons voir la facticité du décor exposé devant nous.

La caméra, avec ses prises de vue plus resserrées, n’est pas toujours tendre avec les comédiens, qui sont danseurs avant d’être acteurs, et met en évidence une certaine maladresse dans leur jeu. La confrontation des dispositifs cinématographiques et théâtraux nous permet également de mesurer l’écart entre ces deux pratiques artistiques.

La pièce interroge constamment le statut des images, l’écran reproduisant tantôt ce qui se passe sur scène en direct, tantôt avec un décalage d’une ou deux secondes.  Des plans préenregistrés peuvent aussi se glisser entre deux plans en direct. Les acteurs et le caméraman recréent également des atmosphères de film particulières (David Lynch, Godard, pulp, film d’arts martiaux). De même, l’écran diffuse régulièrement des images d’archive ou d’actualité. Le spectateur est ainsi encouragé à interroger son rapport à certaines images projetées quotidiennement dans son salon : scènes de lapidation, prises de vues depuis des hélicoptères de combat, images de vidéosurveillance, etc. Les mêmes scènes sont parfois jouées plusieurs fois pour créer une impression de déjà-vu.

Assister à Hors-Champ est une expérience stimulante qui ne se contente pas d’aligner les idées intelligentes mais parvient à vraiment toucher le spectateur tant sur le plan esthétique qu’intellectuel.

Hors-champ, création / conception de Michèle Noiret et Patric Jean
Chorégraphie de Michèle Noiret

Du 24 avril au 8 mai 2013 au National (Boulevard Emile Jacqmain 111-115 à 1000 Bruxelles)

February 25, 2013

Le bruit des os qui craquent

Meilleur spectacle que nous ayons vu depuis plusieurs semaines, cette pièce met en scène Elikia, “une enfant parmi tant d’autres qui a vu sa vie basculer du jour au lendemain dans une guerre civile chaotique et sans lois. Après une rafle dans son village, la petite devient enfant soldat. Victime, elle devient elle aussi bourreau. Comment grandir et rester humain quand les repères s’effacent ? Trois ans plus tard c’est Josefa, la plus jeune enfant à parvenir au camp des rebelles, qui lui rappelle son enfance, sa famille, son village, son humanité, qui lui donne le courage de briser la chaîne de violence dans laquelle elle a été entraînée.” (www.poche.be)

La gravité du thème était servie par le jeu des deux comédiennes principales, une mise en scène épurée et un texte sobre et efficace. La pièce évite de tomber dans le piège du misérabilisme et, par le biais du fil narratif d’un cahier d’enfant, esquisse un tableau nuancé des guerres civiles, où les forces gouvernementales ne sont pas forcément dignes de confiance et les rebelles pas forcément attachés à la défense d’une cause.

Tags:
February 10, 2013

Miroirs de Fernando Pessoa

J’attendais beaucoup de cette adaptation par Paul Emond des textes publiés par les hétéronymes de Fernando Pessoa… et ai été déçue par la mise en scène un peu ennuyeuse de personnages qui s’adonnent conventionnellement à la thématique du double en adoptant un ton grandiloquent. Foxtrot a même piqué du nez, c’est dire!

Tags: ,
December 16, 2012

Cendrillon

Reprise de 2011, cette pièce montée par Joël Pommerat revisite agréablement le conte de Cendrillon pour mettre l’accent sur le deuil et la portée des malentendus. La scénographie est vraiment très belle, l’utilisation de la lumière et des sons intéressante – mais peut-être un peu effrayante pour de jeunes enfants -, l’interprétation du personnage de Cendrillon réussie. Nous avons particulièrement apprécié l’atmosphère inquiétante – typique des contes de fées – distillée par la diction de la narratrice, mâtinée d’humour.

Au National, du 27 novembre au 31 décembre 2012 (durée : 1h30).

Tags:
September 30, 2012

Pylade de Pasolini

Le Rideau de Bruxelles démarre la nouvelle saison sur les chapeaux de roue avec une pièce et un lieu tous deux impressionnants. Cette année encore, le Rideau sera nomade : l’occasion de découvrir de nouveaux lieux dans des endroits parfois surprenants (une fabrique réaffectée près de la Gare de l’Ouest dans ce cas-ci.)

La salle Carthago Delenda Est est un projet de Lazare Gousseau qui s’offre comme lieu de répétition pour une douzaine de compagnies (le National y compris) mais on y organise aussi des cours, des expositions, des tournages. Il s’ouvre au public cette année avec une pièce de Pasolini, qui trouve ici une scène à sa hauteur.

On entre dans le hangar principal, en longeant une étagère gigantesque pour prendre place dans un demi-cercle de chaises définissant un espace central assez flou où picorent quelques poules. Les acteurs sont appuyés nonchalamment contre les murs et observent les spectateurs.

La lumière du soir, qui décline tout au long de la pièce, éclaire la scène. L’utilisation de la lumière dans la mise en scène est d’ailleurs particulièrement imaginative et vaut le détour à elle seule. Le texte, quant à lui, m’a paru beaucoup plus accessible que beaucoup d’autres de Pasolini et préfigure des questions contemporaines (les compromissions parfois infâmes du jeu démocratique, les impératifs de la société de consommation, etc.)

On retrouve les textes très denses de Pasolini avec ses motifs poétiques habituels: les jeunes hommes, le sexe, la mort. Les acteurs s’en sortent pour la plupart très bien à l’exception, à mon avis, d’Athéna qui déclame de manière assez exaspérante (d’un autre côté, ce n’est jamais facile de jouer une déesse). Elle ne m’a pas dérangée, tous les acteurs déclament un peu, le texte me paraît difficilement permettre autre chose. Et son costume est superbe! L’interprétation d’Oreste me semblait plus faible, quant à moi. Pour ce qui est du contenu, on observe les interrogations du libéralisme et les tentations fascistes et communistes dans des échanges sans manichéisme. Enfin, la mise en scène atteint un bon équilibre entre intellectuel et sensibilité avec, en plus du travail sur la lumière, des pièces musicales interprétées par deux des acteurs.

September 9, 2012

L’éveil du printemps

L EVEIL DU PRINTEMPS

J’avais très envie de voir cette pièce de Frank Wedekind. Publiée à la fin du XIXe siècle en Allemagne (et bien sûr censurée, vous comprendrez vite pourquoi), elle interpelle par la modernité des thèmes qu’elle aborde : découverte de la sexualité par de jeunes gens, attirances troubles, suicide, etc. Le plus intéressant reste à mes yeux la mise en scène du poids des non-dits : école, famille, religion, tout concourt à dissimuler aux jeunes les raisons et la portée de leur émoi, d’où de lourdes conséquences…

J’ai cependant été très déçue par le spectacle que j’ai pu voir au Public. Les comédiens déclamaient, pour la plupart, et ont donc rapidement agacé les spectateurs. Par contre, la scénographie était très belle : les jeux de lumières et la chorégraphie mettaient particulièrement la question du corps en exergue.

Je ne peux qu’enfoncer encore un peu plus le clou, le jeu des acteurs était scolaire et certains passages potaches en renforçaient encore le côté estudiantin. Je ne suis franchement pas convaincu par la pertinence de rejouer cette pièce de nos jours: s’il s’agissait d’un brûlot à l’époque, elle brosse trop le spectateur dans le sens du poil aujourd’hui. Il est facile de se sentir gonflé d’un sentiment de supériorité face au ridicule (l’horreur aussi) de la morale sexuelle victorienne. Pas d’accord! Je ne suis pas sortie emplie d’un “sentiment de supériorité” mais d’angoisse (relative) : n’es-tu pas le premier à pointer les dangers du puritanisme de l’Eglise américaine ? De la même manière, la caricature du corps professoral, certainement un coup de tonnerre à l’époque, tombe un peu à plat quand casser du sucre sur le dos des enseignants est devenu un sport international. Bref, si vous voulez plonger dans les obsessions et les angoisses adolescentes, mieux vaut redécouvrir la filmographie de Larry Clark, à mon avis.

Peut-être serons-nous davantage convaincus par une autre version, créée, quant à elle, au Rideau en février-mars 2013?