Posts tagged ‘film’

December 15, 2012

Amour

Au cœur du dernier film de Michaël Haneke : un couple de professeurs de musique retraités qui doit faire face à la maladie de la femme. Comme souvent chez le réalisateur autrichien, la violence prend le pas : la promesse extorquée par Anne de ne pas être emmenée à l’hôpital, la gifle que Georges assène à sa femme clouée au lit, la distance presque méprisante qui s’instaure petit à petit envers leur fille, la mort d’Anne…

Sans compter le traitement infligé par l’une des infirmières à domicile. Même si la violence apparaît souvent, je dirais que c’est surtout un film sur les conditions effroyables de l’extrême vieillesse (et encore, les deux protagonistes disposent de ressources financières) mais aussi et surtout sur l’amour et ce qui peut y être lié : le dévouement, la complicité, les disputes pleines de mauvaise foi…

J’ai préféré ce film à Funny Games, que j’avais trouvé un peu vain, même si j’ai ressenti la même froideur dans les rapports entre les personnages. Moi qui n’aime guère les déballages sentimentaux et démonstratifs, j’ai plutôt été frappée par des échanges empreints de patience et de délicatesse.

J’ai apprécié le parti pris de Haneke : évoquer la maladie sans montrer l’hôpital. Le spectateur vit la situation de huis clos à la fois rassurante et oppressante à laquelle sont réduites beaucoup de personnes âgées.

Quant aux acteurs, j’ai d’abord trouvé Emmanuelle Riva horripilante mais je salue son interprétation de vieille femme malade dans le reste du film. L’interprétation de Jean-Louis Trintignant est solide du début à la fin. En parlant de la fin, j’ai trouvé l’avant-dernière scène très belle… Évidemment, Haneke ne pouvait rester sur une si belle image, il a préféré focaliser la dernière scène sur la solitude de la fille errant dans l’appartement vide de ses parents.

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November 1, 2012

Cairo 678

Dans ce film réalisé par Mohamed Diab, Fayza, Seba et Nelly, trois femmes d’aujourd’hui, de milieux différents, s’unissent pour combattre le machisme agressif et impuni qui sévit au Caire dans les rues, dans les bus et dans leurs maisons. Déterminées, elles vont dorénavant humilier ceux qui les humiliaient. Devant l’ampleur du mouvement, l’atypique inspecteur Essam mène l’enquête. Qui sont ces mystérieuses femmes qui ébranlent une société basée sur la suprématie de l’homme ? (http://www.cinebel.be)

Ce film, d’une tension dramatique maîtrisée, est inspiré de faits réels et, quasi en même temps que le documentaire “Femmes de la rue” réalisé par Sophie Peeters, nous plonge au coeur du problème du harcèlement sexuel. Le trio de femmes, aux parcours psychologiques et sociaux très différents, agit comme un prisme révélant les différents effets et manifestations du harcèlement : violence, peur mais aussi loi du silence, stigmatisation des victimes, minimisation des faits par l’entourage, impact socio-économique, image de soi, jugement par les autres femmes, etc.

Ce trio permet également de parcourir diverses réactions possibles face à ce fléau : violence, procédure judiciaire, auto-défense et sensibilisation, toutes ayant leur utilité et leurs limites, la violence permettant finalement une prise de conscience publique du phénomène qui soutiendra l’exercice de la loi. Je souligne le traitement en finesse des personnages, aucune ne se contentant d’une seule prise de position. Les personnages masculins sont quant à eux plutôt secondaires mais nuancés, tout du moins certains : si le commissaire m’a quelquefois irritée par son paternalisme, il est tout de même le seul à écouter et protéger ces femmes. De même, Abdel, le fiancé d’une des victimes, n’a rien de l’idéaliste benêt.

Pour ce qui est des composantes techniques du film, j’ai beaucoup apprécié le cadrage qui rendait bien compte, à mon avis, du sentiment d’aliénation subi par ces femmes. J’ai quant à moi trouvé les images très belles (oui, les personnages en laiton au début!), notamment en ce qui concerne le traitement de la lumière. Mais ce film n’est pas léché, le rythme l’emporte rapidement sur tout parti pris esthétisant.

Enfin, soulignons l’absence de jugement religieux ou culturel réducteur dans ce film qui réussit la gageure d’être engagé sans être manichéen, de susciter à la fois questions et empathie, conjuguer situation particulière et violence universelle.

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August 2, 2012

De rouille et d’os

Quelques siècles après tout le monde (je fais mon mea culpa, il faut vraiment que je sois dans un bon jour pour supporter un film dur au cinéma, d’autant plus quand on y traite d’atteintes au corps, de mutilation, de violence… suis une petite nature…), nous sommes allés voir De rouille et d’os, de Jacques Audiard (au cinéma L’aventure, derrière la Bourse. Chaque fois que j’y vais, j’ai l’impression de pénétrer dans un ciné X, moquette zébrée et murs fuchsia obligent !) Ca n’a pas loupé, j’ai fermé les yeux à plusieurs reprises (j’ai même failli me boucher les oreilles mais il me fallait une main libre pour broyer celle de Foxtrot!) J’en ai tout de même assez vu pour apprécier la photographie, l’interprétation des deux acteurs principaux, surtout leur gestuelle, leurs déplacements, les mouvements utilisés autrefois pour dompter les orques que Marie répète sur son balcon après son accident.

J’étais personnellement moins fan de la photographie, que j’ai trouvée un peu « m’as-tu-vu » avec ses moments saturés de soleil ou la granulation de la scène des orques. Par contre, le personnage d’Ali est vraiment fascinant et parvient à crever l’écran par son animalité et la violence qui émane de lui à tout moment. Marion Cotillard parvient à se maintenir à la hauteur la plupart du temps, aidée, il faut bien le dire, par la fascination qu’exercent ses moignons, puis ses prothèses. J’ai bien aimé la manière dont elle rendait la fascination qu’Ali exerce sur son personnage et la soif de vivre qu’elle en retire mais un peu moins son côté maniéré lors des dernières scènes. J’ai détesté le happy end, inutile, léché et hautement improbable.

Pour ce qui est du scénario, je ne sais pas très bien par quel bout prendre mes sentiments. J’aime la trajectoire complètement irresponsable d’Ali : il ne se refuse jamais un plaisir, il est violent, néglige son fils, lui explose dessus à la moindre contrariété, dans une absence totale de réflexion sur sa vie, ses comportements et leurs effets sur les gens qui l’entourent. C’est cette absence de conscience de soi et ce côté jouissance de l’instant au premier degré qui va lui permettre de tirer Stéphanie de la dépression, ce qui m’apparait à la fois comme assez juste et un peu bateau. Le film est assez réussi dans sa manière de montrer tout le potentiel nuisible, toxique et chaotique d’Ali et à nous le rendre parfois sympathique et attachant. Il semble en cela conçu pour perturber le petit-bourgeois qui oscille entre réprobation moraliste, attachement pour sa franchise brutale et fascination pour ses désirs sans détour. C’est peut-être typiquement petit-bourgeois de résumer cela à un schéma ouvrier-chômeur-amoral-violent, non ? J’avoue bien tomber dans ce panneau mais je ne saurais dire si c’est dû aux mérites du film ou à mon embourgeoisement (mouais… quant à moi, j’ai simplement oscillé entre admiration pour ses mouvements de fauve et irritation : je déteste ce qu’il me rappelle des types de mon école primaire ou de mes voisins qui engueulent leur gosse sans mesure, même si je reconnais que ce personnage est tout à fait outrancier).

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July 25, 2012

Couleur de peau : miel

Je l’avoue, en général, je ne suis pas fan des films focalisés sur les enfants (en même temps, deux exceptions me traversent l’esprit : Ma vie en rose et Tomboy) sauf s’il s’agit de films d’animation. J’ai par exemple beaucoup apprécié l’adaptation réalisée à partir de la BD Persepolis de Satrapi. Nous étions donc très intrigués par Couleur de peau : miel, qui raconte la vie et les interrogations d’un jeune Coréen adopté par une famille belge.

Dans ce film adapté d’une BD, écrite par Jung, personnage principal du film, le dessin côtoie les images d’archives et les entretiens avec le dessinateur : les croquis de Jung s’envolent de la page et prennent vie pour nous mettre en scène les souvenirs ou les angoisses de celui-ci. Malheureusement, l’animation est assez décevante et le dessin parfois assez maladroit. Le passage que j’ai trouvé le plus réussi, c’est quand le jeune Jung découvre l’animation japonaise. Certaines scènes reprennent alors avec succès le style et l’outrance absurde de certaines productions de l’époque. Paradoxalement, les images les plus prenantes restent les archives 8mm prises par le père de la famille.

Si j’ai trouvé certains passages très drôles (la discussion des deux ados d’origine coréenne au sujet de leur rapport à la Corée, au Japon et à l’Europe) ou touchants (les relations au sein de la fratrie), le film m’a paru dans l’ensemble plutôt gentillet : peu cinématographique, ce film “dit” tout mais ne “fait” pas grand-chose. Dommage, il y avait beaucoup d’autres facettes à explorer ou approfondir dans ce sentiment d’être déracinés – généralement peu évoqué – qu’éprouvent les enfants adoptés.

Je me suis senti assez exaspéré à plusieurs reprises dans le film (la bouille de Jung adulte en gros plan dans un taxi coréen, façon Michael Moore) et on a effectivement un sentiment de trop peu en sortant du cinéma. L’histoire reste tout de même intéressante en soi et c’est agréable de voir des films qui préfèrent un portrait particulier et délicat à une surenchère de traumas ou de drames.

PS : un entretien croisé avec le dessinateur et le réalisateur.

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June 26, 2012

À perdre la raison


Nous avons vu dernièrement le film de Joachim LafosseÀ perdre la raison. Dans cette œuvre de fiction librement adaptée de l’affaire Lhermitte, le réalisateur de Nue propriété ou d’Élève libre examine à nouveau les relations dysfonctionnelles dans un cadre intime.

J’ai beaucoup apprécié la prestation des trois acteurs principaux, Niels Arestrup, Emilie Dequenne, qui a d’ailleurs remporté le prix d’interprétation féminine de la catégorie « Un certain regard » du festival de Cannes, et Tahar Rahim. Ils confèrent épaisseur et nuances aux personnages : impossible en effet pour moi tant de désigner l’un d’eux comme seul responsable du drame que de blanchir la mère dépressive, le père indolent ou le médecin/père adoptif manipulateur.  

J’ai aussi trouvé le jeu d’acteur assez éblouissant. Niels Arestrup, particulièrement, pose une figure du père sombrement charismatique. Tahar Rahim rayonne l’immaturité, aussi étrange qu’une telle idée puisse paraître, et j’ai été complètement happé par l’effondrement progressif de Muriel. Leur présence à l’écran est indéniable. Cependant, je ne considère pas ces portraits comme nuancés. Le père est présenté comme incompétent, égoïste et immature. À aucun moment, on ne le voit soutenir sa femme dans les difficultés qu’elle traverse. Le médecin, quant à lui, ne pense qu’au confort de son fils chéri quand il ne se livre pas à la manipulation émotionnelle la plus grossière et brutale dès que Mounir montre le moindre signe d’indépendance ou que Muriel fait mine de ce rebeller. S’il est impossible de retirer à cette dernière la responsabilité de son acte – voilà pourquoi je parlais de portrait nuancé –, on assiste le cœur serré à l’enfermement social et émotionnel de cette femme et sa tentative d’en finir m’est presque apparue comme une fatalité. Le film ne m’est donc pas apparu ici comme très équilibré ou impartial. De plus, j’ai un peu de mal à trouver les personnages crédibles émotionnellement, non pas qu’ils soient joués de manière caricaturale, cela me semble plus être un problème d’écriture car ils me sont plutôt apparus comme des archétypes, des entités symboliques : le Père, le Fils, la Femme.  

Je suis assez d’accord avec ta description des interprétations mais je n’ai pas trouvé que ces personnages incarnaient des archétypes, comme le sont par exemples les figures du film Incendies de Denis Villeneuve. Au contraire, j’ai plutôt eu l’impression de voir des parcours chaotiques et particuliers. Quant aux nuances, même si la perversion émane avec force du personnage de Pinget tout au long du film, par exemple, je n’ai pu m’empêcher de me dire au sujet de certaines de ses répliques ou réactions qu’elles auraient pu provenir d’une personne bien intentionnée ou même de moi ! De même, j’ai souvent eu l’impression que Muriel, brimée, « emmurée », mais aussi soutenue par un psychologue et indépendante financièrement, aurait pu mettre un terme à cet engrenage fatal.

Je n’ai pas trouvé pareille subtilité dans le déroulement du film : la progression des événements, mis à part les deux scènes qui encadrent le film, m’a paru assez linéaire et uniforme et l’atmosphère dépeinte à gros traits. Mais il faut souligner l’admirable pudeur dans la mise en scène de la mort des enfants – tant au début qu’à la fin. La finesse remarquable du traitement des images soutient pleinement les deux passages les plus émouvants (à mon avis) du long métrage. 

Effectivement, je trouve le tableau qui est brossé un peu grossier. Je m’attendais à une perversion progressive et presque indécelable des relations de cette famille mais le malaise m’a frappé dès les premiers plans : le couple est toujours sous le regard presque voyeur du médecin. Peut-être est-ce voulu, peut-être les signaux d’alarme étaient-ils présents dès le début et que Pinget et Mounir ne voulaient pas les voir ou – dans le cas de Muriel – ne pouvait pas les voir avant qu’il ne soit trop tard.

Par ailleurs, j’ai été frappé par la manière dont l’intimité de Muriel est lentement rongée. Les limites personnelles tombent les unes après les autres : la dépendance financière, l’autorité que Pinget a sur elle en tant que médecin, l’ingérence dans ses rapports avec la psychiatre qui l’empêche de lui parler librement et la force à mettre un terme à sa thérapie, le fait de faire le ménage pour toute la maison alors qu’elle travaille, la dépendance envers Pinget pour ses antidépresseurs et son congé de maladie. Au fur et à mesure du film, on réalise les effets toxiques de l’absence de frontières claires entre les personnages qui permet entre autres aux personnages masculins d’esquiver certaines responsabilités. Comme le déclare Joachim Lafosse : « J’ai systématisé l’usage des amorces pour marquer qu’il n’y a pas de vie privée, pas d’intimité. Que les personnages se sentent toujours regardés. »1. A la fin du film, Muriel ne peut plus prendre la distance nécessaire pour avoir un regard critique sur sa situation et se retrouve de fait prisonnière de sa famille.

La fin du film souligne, selon moi, le fait que ce film n’explique rien et ne prétend rien expliquer, contrairement à certaines déclarations de J. Lafosse : si le spectateur comprend tout à fait la longue descente aux enfers de Muriel, son geste meurtrier, survenant après des manifestations de tendresse récurrentes dans le film, reste incompréhensible. – Je reviens sur la question des frontières floues : peut-être considère-t-elle ses enfants comme une partie indissociable d’elle-même – Le rapport clairement entretenu par ce film à des événements traumatisants et récents ne m’a pas paru gênant : il ne s’agissait pas de rectifier la vérité juridique mais d’apporter « un certain regard », artistique en l’occurrence. Le réalisateur m’a semblé atteindre l’objectif qu’il déclarait poursuivre : émouvoir et faire réfléchir. L’émotion était bien présente et la réflexion également, à propos notamment, dans mon cas, de la maternité et des obligations qui pèsent encore aujourd’hui sur bon nombre de mères dans nos pays occidentaux.   

1. http://www.evene.fr/cinema/actualite/joachim-lafosse-au-dela-de-la-psychologie-familiale-989492.php

On en parle aussi ici :

http://yvesdepelsenaire.com/?p=185

http://focus.levif.be/loisirs/cinema/sorties-cine/a-perdre-la-raison/article-4000105716363.htm

http://www.lesoir.be/culture/cinema/2012-05-22/a-perdre-la-raison-laisse-cannes-sans-voix-917294.php

http://www.youtube.com/watch?v=Up-8avQHGaM

http://www.evene.fr/cinema/actualite/joachim-lafosse-au-dela-de-la-psychologie-familiale-989492.php  

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